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Bienvenue / Welcome to TCHERNOLAND

Depuis longtemps, les médias ont compris qu’ils pouvaient tirer profit de la fascination que nous entretenons pour les faits divers, l’horreur ordinaire. Enlèvements, accidents de voiture, noyades, inondations, meurtres et viols émaillent nos bulletins de nouvelles quotidiens. Les plus cyniques diront qu’ils en sont l’essence, et que la seule actualité véritablement payante pour un organe de presse est celle qui permet au public de voir l’un de ses semblables se casser le cou. Cela le fait un peu frémir, et en même temps apprécier son confort, sa condition.

Mais la télé ne suffit plus. L’horreur pure du cinéma non plus. Nous voulons voir le malheur, y toucher, s’en approcher pour nous sentir vivants, pour tutoyer cette mort désormais absente de nos existences (jusqu’au moment fatidique). Mais aussi, plus tristement encore, le tourisme de catastrophe rejoint le circuit des grands monuments du monde. C’est-à-dire qu’on s’y rend pour la légende, pour prendre une photo avec soi dedans, pour pouvoir dire à ses amis qu’on y était.

À l’ère des réseaux sociaux, un passage dans un lieu rudoyé par l’histoire vaut bien quelques « J’aime » facebookiens, et par conséquent, une jolie couche de vernis sur l’ego.

Mais les photos que Guillaume D. Cyr rapporte de Tchernobyl nous racontent autre chose.

Elles nous disent le vide, la rencontre de touristes avec un décor sans intérêt, l’exploitation éhontée d’un endroit qui n’a rien à déclarer, sinon l’histoire de gens sacrifiés par négligence. Un accident scientifique. Pas de grand complot. Pas de plan de génocide, comme ce dont témoignent les camps de concentration nazis, par exemple, et qui peuvent servir de rappel à l’humanité quant à la capacité qu’a l’homme de devenir un monstre. Le sarcophage, ici, ne recouvre qu’un échec de la technique.

Ce que nous disent ces photos, c’est le vide après la catastrophe. Et le côté parfaitement vain de cette entreprise touristique. Elles témoignent d’autre chose que l’horreur. Elles font le récit de notre confort dans ce qu’il a de plus triste et de plus vide encore que ces lieux. Ces photos disent le degré d’ennui que nous avons atteint pour en venir à visiter ce néant nucléaire.

 

L’HORREUR PROPRE

Est-ce que plus d’extrême attire toujours plus extrême encore ? Ou au contraire, est-ce le vide que laisse l’accumulation de barrières normatives qui nous place en état de désir permanent, qui nous pousse à toujours chercher une nouvelle sensation forte pour nous tirer de la torpeur ultra-sécuritaire du monde ?

Les films d’épouvante et ceux qui contiennent des scènes d’extrême violence sont courants, banals. Ils sont de petits électrochocs pour nos quotidiens rangés et nos milieux de vie manucurés. La violence des autres pays que nous voyons à travers la lorgnette médiatique relève de la même fiction. Les roquettes qui traversent le ciel libanais et les victimes d’un attentat à la voiture piégée à Damas ne sont pas plus vraies que les mises en scène du cinéma. D’abord parce que la répétition des images de guerre désensibilise. Ensuite parce que la distance géographique, mais surtout culturelle, nous empêche de comprendre.

Nous sommes cependant assez lucides pour saisir le risque réel d’aller vérifier nous-mêmes, sur place, de quoi il retourne. Et tâter de la misère des territoires palestiniens ou d’un camp de réfugiés soudanais, ce serait s’approcher de trop près de l’horreur.

Visiter Tchernobyl, c’est l’idéal. On se maintient à bonne distance, dans cette frange d’une horreur propre, parce que laissée à notre imagination.

Les compteurs Geiger crépitent pour donner de la texture à la menace invisible, quelques accessoires trop bien placés laissent deviner la mise en scène. Un lit d’enfant retourné, un jouet qui semble avoir été perdu dans la hâte du départ précipité, laissé là au moment de fuir. La nature reprend ses droits sur le béton, donnant au village son aspect de lieu hanté. Ne reste à l’esprit qu’à faire son travail, imaginant les fantômes de ceux qui vécurent et périrent ici. Un musée des horreurs dans le formol viendra compléter le nécessaire bagage d’images pour mieux fabriquer des chimères et des atrocités qui nous éperonnent dans notre confort et nous assurent que nous sommes bien vivants.

 

LE TOURISME DE L’APOCALYPSE

Peu d’outils permettent de bien comprendre les désastres. Dans le cas qui nous occupe, il serait intéressant de mesurer les dangers de la technique lorsque l’économie décline, lorsque le système qui l’a engendrée ne peut plus la maintenir. Alors qu’on s’apprête à mettre la clé sous la porte de Gentilly-2, qu’au lendemain d’un ouragan, on doit fermer d’urgence des centrales au New Jersey, cet accident nous dit l’ampleur des possibles désastres de la technologie.

Il faudra bien y réfléchir un jour. Et c’est alors seulement que ce tourisme fera œuvre utile. Il lui faut s’extraire d’un voyeurisme puéril pour entrer dans le monde des idées, de l’intelligence, et quitter celui des émotions et du spectacle.

Ce type de pèlerinage deviendra alors non seulement salutaire, mais indispensable. Comme le « terro-tourisme » de Jérusalem, qui ramène les habitants de la ville sur les lieux d’attentats pour parler de la peur qui les consume au quotidien. Comme la visite d’un musée de la Shoah, complément essentiel au tourisme de l’apocalypse que constituent les tours guidés des camps de Dachau ou Auschwitz.

Sans lexique, sans contexte économique et social, sans la littérature, la science et l’histoire, Tchernobyl devient un parc des horreurs pour touristes revenus de tout qui, entre deux virées de magasinage à Kiev, tuent le temps pour oublier que le leur est compté.

 

– DAVID DESJARDINS

* L’exposition Tchernoland : 30 ans, Tchernobyl de Guillaume D. Cyr est présentée du 18 mai au 18 juillet 2016, dans l’Aquarium du Cercle – Lab vivant.

 

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