Message d’Esther Rochon, auteure

Paroles tenues : littérature et citoyenneté

Paroles sous surveillance, création et aliénation

L’évènement se tiendra le  26 avril 2016

 J’écris des livres, et depuis longtemps. De nos jours, mon écriture, en science-fiction et fantastique québécois, est un « produit de niche ». Je dis des choses qui ne résonnent pas au premier degré avec les questions de l’heure ; je ne suis pas remarquablement sentimentale ; mon message ne rejoint pas les priorités de la majorité ou des décideurs.

Pour écrire, et pour mener ma vie en général, je me tiens informée. Ainsi, je sais qu’on est surveillé quand on circule sur l’Internet, et qu’il peut arriver des ennuis tels que le vol d’identité. Dans d’autres pays, ce sont de véritables tragédies, l’emprisonnement, la torture ou la mort qui peuvent découler de paroles ou d’écrits diffusés. Les grandes causes liées à la liberté d’expression, proches du journalisme et de l’actualité, sont nobles. Je me réjouis que ces causes et ces problèmes mobilisent des gens, et puisse la liberté triompher !

Mais la censure, pour moi, ce n’est pas seulement une question de surveillance par des gouvernements.

Ma liberté d’écrivaine de science-fiction et fantastique est de modeste envergure. J’ai l’impression qu’elle a diminué. En 1974, quand j’ai publié mon premier livre, une vingtaine de critiques et de recensions ont paru dans différents journaux, j’ai été interviewée et tout le tralala : je publiais un roman et, du coup, on m’offrait une tribune. Tandis que maintenant, si je publie un livre, il recevra une ou deux critiques, dans une ou deux publications spécialisées. Je peux raconter ce que je veux ; en ce sens, je suis parfaitement libre. Mais je n’intéresse qu’un petit nombre.

Mon expérience n’a rien d’exceptionnel ; bien des gens des milieux culturels en vivent de semblables. La différence entre les amateurs et les professionnels s’estompe : à quelques exceptions près (et félicitations à ces exceptions !), tous ne tirent, au mieux, que des revenus d’appoint de leurs œuvres. Faudra-t-il redéfinir la qualité d’une œuvre, si un créateur « reconnu » n’a pas plus de visibilité ou de revenus qu’un amateur doté d’un bon réseau d’amis ?

La place publique me semble un lieu de censure assez strict, où règne une rectitude politique à géométrie variable. Si une œuvre, conçue pour une certaine sous-culture, se voit condamnée à l’aune des valeurs d’un autre groupe, y a-t-il lieu de reconsidérer cette œuvre ? Cette sous-culture se remettra-t-elle en question ? Se cantonnera-t-elle dans sa différence ? L’autre groupe changera-t-il de position ? La mondialisation fait naître toutes sortes de situations qui touchent la censure, volontaire ou non.

À mon sens, il est bon que les écrits foisonnent, des messages textes aux romans. Il y a des exagérations, des médisances, des insultes, des mensonges et toutes sortes de tensions, mais la profusion actuelle va mener quelque part. Chaque livre, chaque message, sage ou fou, intéressant ou non, correctement compris ou non, implique des gens qui vivent cette expérience de communication.

Nous sommes surveillés, certes, et cela fait partie de l’ensemble. Mais tant de gens peuvent malgré tout explorer la parole, à l’échelle planétaire ! Les deux sortes de censure demeurent, celle des autorités qui, dans le but avoué de protéger les citoyens, vont faire de la surveillance, à bon ou mauvais escient ; et celle de la popularité, qui, pour fournir aux gens ce qu’ils veulent comme discours artistique et social, va favoriser ce que le grand public trouve valable.

La liberté, quelle qu’elle soit, aura toujours un prix.

(Pour plus d’informations sur la série Paroles Tenues, vous pouvez consulter la page Facebook et cette page de notre partenaire Rhizome.)

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